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Jo Witek, l’interview

Jo Witek, l’interview

L'écrivaine le dit d'entrée : « La littérature de jeunesse, c’est du sérieux ! » Comme le confirme la riche bibliographie d'une romancière reconnue et déjà plusieurs fois récompensée dont les paroles illustrent ici le thème du Salon cette année : « Les représentations de l'enfance dans la littérature jeunesse. »

Pourquoi racontez-vous des histoires de héros enfants ou adolescents encore aujourd’hui ?

J.W : Je crois qu’en tant qu’écrivaine, l’humain m’intéresse à tous les âges, dans tous ses recoins, ses abîmes, ses gloires et ses échecs. Et, dans cette part de l’humain, l’enfance est vraiment un territoire fondamental, puisqu’un petit être va se construire lui-même avec les autres et dans son environnement. Souvent quand les adultes parlent de ce qui concerne l’enfant, ils ont ce petit sourire en coin, qu’il s’agisse du spectacle jeune public, de la littérature jeunesse, ou même du travail des assistantes maternelles si mal rémunérées… Ils sourient comme si ce n’était pas grave tout cela. Pas important.

« La littérature de jeunesse, c’est du sérieux ! »

C’est paradoxal, car pour l’adulte rien n’est plus précieux que ses propres enfants, on veut le mieux pour eux et on aimerait qu’ils réussissent à trouver leur place dans la société. Alors, pourquoi faire si peu de cas de ce qui entoure l’enfance ? La littérature de jeunesse, c’est du sérieux ! Et c’est en ce sens que j’invite les adultes à la considérer comme un vrai premier rendez-vous avec les mots, les histoires, la pensée, l’art et la poésie. Pour un auteur, écrire en jeunesse est fascinant, riche, complexe, parce qu’inévitablement on revient sur sa propre enfance ou adolescence, on rejoue l’histoire. Quand j’écris, je puise profondément dans mon enfance, j’aime la retrouver, pour le meilleur et le pire, je la déforme, la réinvente et tisse ainsi le lien entre l’enfant et l’adulte, le passé et le présent, la société d’hier et celle d’aujourd’hui, qui a quand même considérablement changée. Et puis raconter des histoires pour le monde de demain, il n’y a rien de plus réjouissant, c’est un territoire d’utopie et de rêve et notre monde en manque tant. Écrire en jeunesse, oui, c’est aussi inviter l’enfant et l’adolescent à la rêverie sans laquelle nous ne serions que des machines à apprendre. C’est fondamental pour l’avenir de l’humanité, je suis très fière d’écrire pour les jeunes et qu’ils aiment mes histoires.

 

Quels sont les thèmes que vous aimez aborder dans ces histoires qui mettent en scène des adolescents ?

J.W : Revenir sur ce moment fragile et plein de doutes, où l’individu va se détacher des personnes référentes, qui sont sa famille, ses parents, ceux qui l’ont élevé, pour peu à peu cheminer tout seul vers une solitude existentielle. Et là , il y a quelque chose de très beau, parce qu’ils sont en demande. Ils s’interrogent sans cesse. Quel est ce monde qui m’entoure ? Qu’est-ce que ça veut dire avoir des relations amoureuses, amicales, professionnelles ? Qu’est-ce que ça veut dire l’autorité ? L’injustice, l’insécurité, la terreur, la violence ? Toutes ces interrogations sont des questions de l’adolescence. Des problématiques parfois angoissantes, car profondément exacerbées à ce moment-là d’une vie. On se souvient tous de notre adolescence, c’est le temps des premières fois, des grands rêves, de la projection au-dehors de chez soi, un temps de solitude à l’idée de l’avenir et de cette séparation future d’avec les parents. J’ai des souvenirs émotionnels très forts de cette période de vie complexe. À cet âge, on a parfois peur de choquer, de décevoir ou même d’interroger ses parents, alors on garde ces angoisses pour nous. C’est en cela que la littérature jeunesse et les documentaires pour la jeunesse peuvent être utiles et importants, voire vitaux.

« Il y a une bienveillance particulière quand on écrit pour la jeunesse. »

 

Aujourd’hui on en est revenu, mais on a longtemps surprotégé les enfants et les adolescents, comme si la violence n’existait pas à ces âges. Les Anglo-saxons sont en avance sur nous à ce sujet, ils ont une image moins lisse et sucrée de l’enfance que les Français. Prenons le thème du harcèlement scolaire, par exemple, cela fait 25 ans que les Anglais le prennent en charge, alors qu’en France le protocole de traitement s’est mis en place il y a 4, 5 ans seulement au sein des établissements. Oui il y a cette violence chez les jeunes aussi, violence personnelle que chacun d’entre nous doit apprendre à gérer dès le plus jeune âge, et violence du monde qui arrive directement sur leurs écrans.

 

Écrit-on de la même manière quand on s’adresse à des adolescents ?

J.W : Plus que jamais, les jeunes ont besoin, et le droit d’avoir une littérature qui les fasse réfléchir sur le monde contemporain, sur ce qui les secoue en images, en sons, en informations, en émotions. D’ailleurs, c’est souvent ce qu’ils me renvoient en premier : « Merci, vous ne nous prenez pas pour des idiots ou pour des bébés, vous parlez simplement de choses graves ou légèrement de choses sérieuses. » Je les remercie en retour de leur exigence. C’est ce partage-là qui me fait écrire, partager le monde avec des histoires et amener cette contemporanéité à hauteur d’adolescents ou d’enfants, ce qui n’est pas tout à fait pareil que quand on écrit pour les adultes. Il y a une bienveillance particulière quand on écrit pour la jeunesse, en tous cas c’est ce qui me traverse. Je peux écrire des choses dures, décrire le meilleur ou le pire de la vie de l’humain, mais je le ferai toujours avec bienveillance envers le lecteur. Je n’écris pas des histoires pour saper le moral des jeunes ! Au contraire, j’ai envie de leur dire « le monde n’est pas tout beau et gentil, il y a encore du boulot pour la liberté, l’égalité et la fraternité, mais le résultat du monde est la responsabilité de tous. » Ils adorent cela en général, les adolescents, qu’on les responsabilise ! Qu’on les invite à penser avec nous !

 

Dans vos romans, vous optez plutôt pour une représentation réaliste de l’enfance ou de l’adolescence ?

J.W : C’est un réalisme fantaisiste. Pour moi, les deux se mêlent, parce que la réalité est aussi fantaisiste et qu’on peut trouver des choses vraiment surréalistes et fantastiques dans le réel. En tout cas, ça part toujours d’une situation et de portraits dessinés de façon assez réelle, avec une psychologie que je travaille beaucoup. J’aime sculpter mes personnages, les rendre de chair et de sang, presque vivants. Ensuite, la situation peut flirter avec le fantastique ou l’excès de la comédie, suivant mon envie de narration. Je pense qu’on pourrait croiser dans la rue la plupart de mes héros, ils n’ont pas de super pouvoirs, mais sont capables comme nous tous de devenir à un moment extraordinaires.

 

Comment percevez-vous la représentation de l’enfance ou de l’adolescence en littérature jeunesse en ce moment ?

J.W : J’ai l’impression qu’elle est plus diversifiée. Parce que nous écrivons pour les enfants et les adolescents, nous avons l’impression parfois qu’on est des spécialistes, or nous ne sommes ni pédagogues, ni pédopsychiatres, médecins ou psychologues. Je ne connais pas mieux les enfants et les adolescents que n’importe quel parent. Je n’ai pas fait d’études pour ça, je les observe, je les rencontre à longueur d’année, c’est tout. Vous me demandez ce qui définit un adolescent, je ne peux rien répondre d’autre que c’est un individu en chemin. L’adolescence est une période de vie complexe ; les adolescents sont des êtres très différents les uns des autres, leur seul point commun est de traverser au même moment cette période. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, on est moins dans la caricature. Je dirais que les histoires qu’on leur raconte sont plus fines, plus subtiles, plus larges avec des univers très différents, que ce soit dans l’heroic fantasy ou de manière très réaliste. Je prendrais pour exemple deux figures adolescentes de romans que j’ai beaucoup aimés. Dans Samedi 14 novembre, Vincent Villeminot fait le portrait d’un adolescent post attentat, il plonge le lecteur dans un réalisme cru, presque documentaire, et l’invite à entrer dans la tête de ce jeune qui veut se venger. Dans Syrius, Stéphane Servant quitte, lui, le réalisme pour nous emporter dans un monde post apocalyptique. Et si demain… nous propose-t-il pour aborder les thèmes de l’écologie, de la terreur, de la violence de la domination de l’humain sur les autres espèces. Sa jeune adolescente, elle, est très réaliste. C’est une ado d’aujourd’hui, une jeune qui fait ce qu’elle peut pour continuer la route dans un monde détruit. Vous voyez, c’est la force à mon sens de cette littérature jeunesse, elle est une littérature de l’urgence, du temps présent, dans des formes riches, variées, libres, avec des auteurs venant d’horizons très différents.

 

En quoi est-elle d’actualité ?

J.W : Je remarque que de plus en plus d’héroïnes ont le premier rôle dans les romans, c’est un sacré progrès ! On sort enfin des vieux carcans et les auteurs jeunesse sont de plus en plus vigilants face au sexisme, au machisme, aux vieux modèles du patriarcat. Plus on sera libres, plus cette littérature sera de qualité. Le plus grand ennemi de la littérature jeunesse, c’est à mon sens la pédagogie. Les écrivains de romans ne rédigent pas des manuels scolaires, ni des guides de la parentalité ! Ils écrivent le monde, ce n’est pas pareil. À l’enseignant derrière de réaliser un travail de pédagogue avec le roman pour outil, au psychologue ou à l’orthophoniste de se saisir de l’album pour travailler avec l’enfant. À chacun son métier ! Dernièrement, on m’a demandé « est-ce qu’il y a des gros mots dans le livre ? Parce que c’est pour les élèves et les parents…» Me poser cette question, c’est un gros mot ! Une forme de vulgarité. Rabelais est étudié aux collège et lycée. Tout le monde n’est pas Rabelais, certes, mais que serait son œuvre sans la truculence de la langue ? Oui, il y a de l’argot, plusieurs niveaux de langage dans mon roman Y a pas de héros dans ma famille, c’est même le sujet principal, la discrimination sociale que le langage et les manques culturels peuvent créer. Le problème ce ne sont pas les gros mots des héros, mais plutôt de connaître les usages de cette langue parlée et à présent « SMSée. »

 

S’émanciper des codes anciens ? Des caricatures ?

J.W : Complètement, codes archaïques qui enfermaient, qui cloisonnaient, qui caricaturaient les héros. On sort pas mal en ce moment des clichés homme femme. Il y a une attention, une conscience chez l’écrivain moderne, qui est appréciable. Il y a quelque temps, les héroïnes étaient forcément douces, tendres et soumises. On s’en éloigne, il y a de plus en plus d’efforts faits et les guerrières, les aventurières, les engagées des romans font du bien. Il y a moins de caricatures à mon sens. Je ne parle pas de stéréotypes, eux sont intéressants, les gens confondent souvent les deux. La caricature, c’est grossier, accentué. Le stéréotype est lui fondamental. Nous sommes tous des stéréotypes derrière ou devant notre singularité. Dans mon dernier roman, Titi, par exemple, le frère du héros est un stéréotype. D’ailleurs les ados l’adorent parce qu’ils connaissent tous un Titi dans leur quartier. Vous savez, ces gars qui passent leur temps dans leur voiture à écouter de la musique à fond. J’utilise ce stéréotype à la manière d’un portrait-robot : le personnage est tout de suite identifiable. Ensuite, je le nourris et le dote d’une sensibilité qui l’emporte, je l’espère bien au-delà du cliché.

 

Qu’est-ce qui vous inspire quand vous créez un héros enfant ou adolescent ?

J.W : Ça dépend. Si je pars d’un personnage, d’un sujet, d’une colère, d’une joie ou d’un tableau. Dans mon livre Y a pas de héros dans ma famille je voulais vraiment un petit garçon, Mo, issu d’un milieu social très défavorisé d’un point de vue financier et culturel. J’ai travaillé avec mes souvenirs d’enfance, cette honte qu’éprouve parfois les enfants d’ouvriers quand ils vont chez des copains plus riches. Cette honte de son milieu, ce manque de nourriture culturelle, je l’ai éprouvé. Terriblement douloureux ! C’est le cœur du roman. L’émotion phare. Le reste, je l’ai tissé, inventé, j’ai creusé les manques, parce que chez moi, contrairement à chez Mo, nous lisions beaucoup et ce n’était pas la misère. En revanche, l’oncle résistant de Mo est un hommage direct à mon oncle Charles. J’ai travaillé avec sa photo sur mon bureau. Il y a quelque chose de la réparation dans l’écriture, c’est la vie en mieux ou les manques en moins.

 

La discrimination sociale, ça vous fascine ?

J.W : Ce n’est pas de la fascination, plutôt de la stupeur, une nausée. C’est vissé au cœur chez moi. Je ne la supporte pas cette injustice de domination de l’argent qui se moque des gamins et de l’égalité des chances. C’est une affaire familiale, et dernièrement nous l’évoquions ma sœur et moi, réalisant soudain que nous travaillions presque dans le même secteur. Jamais nous n’avions fait le rapprochement. Elle est responsable d’un service d’aide sociale à l’enfance, moi j’écris pour les jeunes. Elle, c’est la vraie vie, la dure réalité des gosses en souffrance et maltraités. Moi, c’est la fiction pour raconter des histoires à ces gosses en souffrance et aux autres. Nous réparons toutes les deux, avec bienveillance et ce fol espoir de pouvoir être utiles aux autres.

« Notre rôle à nous écrivains et illustrateurs de jeunesse est de désobéir. »

 

Réparatrice de la vie ?

J.W : Oui, je pense que la littérature répare les auteurs et les lecteurs. Ça répare les manques, ça les comble, ça permet de vivre les rêves qu’on n’a pas vécus, ou de revivre en mieux ce qu’on a déjà vécu. J’éprouve cette impression de réparation ou de soin de l’âme quand je lis comme quand j’écris. Ça me panse et je pense. En lisant, en écrivant, je retisse l’histoire, la grande et la petite, la mienne et celle des autres. C’est magique et absolument vital. Je ne pourrais me passer ni de lire ni d’écrire. C’est étrange d’ailleurs ce processus de recyclage dans le fait d’écrire, cette façon plus ou moins consciente d’utiliser des morceaux de vie. Je me souviens d’une adolescente qui avait lu Un jour j’irai chercher mon prince en skate avec Fred, ce personnage qui veut absolument voir le cadavre de son grand-père décédé. Et la jeune fille de me demander : « vous avez déjà vécu ça, madame ? » Au moment où je l’avais écrit, je n’avais pas du tout pensé à mon grand-père, mais la question de l’adolescente a fait ressurgir un souvenir : j’avais six ans à la mort de mon grand-père et on m’avait empêché (pour me protéger, sans doute) d’aller à son enterrement. Quarante ans plus tard, la scène s’était rejouée avec une héroïne de fiction, qui osait imposer son désir.

 

Quelque chose à ajouter sur le thème ?

J.W : La diversité est fondamentale aujourd’hui, la liberté d’accès à des thèmes autrefois tabous, parce qu’on voulait surprotéger l’enfant. On s’est aperçu avec la psychologie moderne, que ce n’est pas en ne disant pas qu’on protège l’enfant, bien au contraire, et comme l’écrit si bien Laurence Tardieu, « l’enfance peut être un long cri silencieux ». Le deuxième bouleversement essentiel, c’est l’arrivée des nouveaux médias. Une révolution pour tous et dans tous les domaines. On ne peut plus écrire comme avant, on ne peut plus enseigner comme avant, ni élever ses enfants comme avant. C’est énorme ce qui se joue là et que nous ne mesurons pas encore. Le monde est entré dans les chambres d’enfants et d’adolescents. Comment faire pour que nos jeunes ne deviennent pas dingues avec ce monde ? Il est intéressant d’observer que la génération Y et la future ne gèrent pas si mal cette vague de surinformation. Ils aiment sortir, lire, aller trainer avec les copains, faire du sport, de la musique, du shopping : comme avant ! Ils ne sont pas si différents, ils sont simplement plus exigeants envers les adultes. La grande nouveauté est là en matière de représentation. On ne peut plus leur raconter de cracks.

« On n’est plus dans une représentation unique de l’enfant à la manière de la comtesse de Ségur. »

 

Ils savent ! Alors, allons-y, nous adultes, racontons-leur le monde, c’est ce qu’ils attendent des romanciers en tous cas. Une littérature qui leur parle du temps présent, même si elle se passe au Moyen-Age ou dans un espace futur, ils veulent être raccordés à leurs émotions. Ils sont au courant de beaucoup de choses autrefois cachées, mais ils ont besoin de temps, d’échanges, de débats, de modèles et de tendresse, car ils restent fragiles. Ce n’est pas parce qu’ils connaissent plus de choses sur la sexualité par exemple, qu’ils sont prêts à vivre n’importe quoi. Ils sont toujours maladroits et impressionnés. C’est pour cela que je parle de bienveillance de l’écrivain envers le jeune lecteur. C’est une tendresse humaine nécessaire pour accompagner les récits. Ça ne veut pas dire être mièvre ! Sensibilité ne signifie pas sensiblerie. On peut aller loin avec la tendresse : j’ai écrit sur l’avortement, le harcèlement sexuel, la prostitution, une surdouée enfermée dans sa cage de singe savant, un gamin qui a honte des siens… Je trouve la littérature jeunesse très riche, tant d’un point de vue littéraire qu’éditorial. La foison des figures adolescentes des romans dessine à le visage de nos sociétés modernes. On n’est plus dans une représentation unique de l’enfant à la manière de la comtesse de Ségur (que j’ai par ailleurs adoré lire). J’espère que cette richesse créative va se poursuivre sans entraves. Attention aux adultes qui veulent choisir les livres à la place de l’enfant ou de l’adolescent ! Lui sait. Lui désire. Et le plus important en matière de lecture, c’est le désir de lire. Pour le reste, notre rôle à nous écrivains et illustrateurs de jeunesse est de désobéir, d’explorer et de brasser largement ce qui fait le monde, le meilleur comme le pire. Ensuite, à chacun de porter son univers à hauteur d’enfant ou d’adolescent.