Nous !, l’entretien

5 questions à

Stéphane Troussel, Président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis

Sylvie Vassallo, Directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis

 

Quelles sont les premières idées qui vous viennent à l’esprit à l’évocation de « Nous », thématique du 37e Salon ?

Stéphane Troussel : De belles idées ! Des moments de partage qui nous ont tant manqué ces dernières années. Des échanges qui nous permettent de mieux nous connaître les un·e·s les autres. De la curiosité de l’autre qui nous aide à nous enrichir. Du vivre ensemble, tout simplement.
Sylvie Vassallo : Une sorte de paradoxe. D’un côté l’évidence, la nécessité toujours plus grande de jouer collectif. De l’autre, l’ampleur des fractures et des divisions actuelles. Notre monde est globalisé, nous sommes interconnectés et en même temps très isolés les uns des autres. Nous le ressentons directement parmi les enfants et les familles auprès desquelles nous intervenons. Et même s’il peut sembler terriblement commun d’affirmer que l’avenir de chacun ne peut se penser en dehors de l’avenir commun. L’atomisation des enjeux globaux, la profondeur des failles sociales, le niveau des discordes, tout cela n’incite pas d’abord à faire cause commune et pourtant…

Après 1 an et demi de crise sanitaire, où le rapport au commun a été fragilisé, comment ce thème résonne-t-il aujourd’hui pour chacun de vous ?

S. Troussel : Alors que toute notre vie, ou presque, a été à l’arrêt pendant plusieurs mois, nous retrouvons avec plaisir le chemin des lieux de culture au sens large. La culture crée du commun
car elle crée du partage. Mais au-delà, il y a ce que nous estimons devoir être du commun pour toutes et tous : les droits à la santé, à l’éducation, à la culture !
S. Vassallo : Comme une urgence, un espoir. Comme une invitation à construire du collectif, à coopérer pour panser aujourd’hui et penser demain. Les actions que nous menons autour de la littérature de jeunesse participent à cette visée. Le Salon qui rassemble largement autour des créateurs et des acteurs de la chaîne du livre en faisant de la lecture un grand moment de partage, le dispositif « Des livres à soi » qui installe des temps communs de lecture entre enfants et parents dans le foyer familial, Looping le petit ami de lecture des enfants aux troubles autistiques, notre école de formation qui fait de la médiation littéraire un enjeu commun à tous les professionnels du livre, de l’enfance, du champ social, de l’éducation…

Au regard des enjeux de la société, pensez-vous utile d’interroger ce sujet ? Pourquoi ?

S. Troussel : Les crises occasionnent systématiquement de la méfiance et du repli sur soi : vis-à-vis des étranger·e·s, entre différentes catégories de la population. Les différences sont exacerbées alors qu’elles nous enrichissent. Il est indispensable, collectivement, de rentrer en résistance, de mener une bataille culturelle pour dire que nous défendons un autre modèle de société où l’égalité, la solidarité, la dignité de chacune et de chacun sont centrales. Évidemment, l’accès à la lecture est essentiel car il émancipe.
S. Vassallo : Qui sommes-nous ? Comment le nous peut-il se construire dans le rapport aux autres ? La littérature interroge le rapport à soi, aux autres et au monde. Pour les enfants et les jeunes qui sont en construction le prisme littéraire apporte un recul unique pour cerner les grandes questions de société et se faire une opinion. C’est un lieu intéressant pour participer à redéfinir le sens que l’on veut donner à notre manière de vivre ensemble sur cette terre. L’exposition et les rencontres autour du thème du « Nous ! » au Salon participeront de l’ouverture à ces questionnements.

À votre avis, où le « Nous » fait-il le plus défaut aujourd’hui dans le quotidien des enfants et des jeunes ?

S. Troussel : Je pense qu’on dépeint à tort une génération trop individualiste voire égoïste. Les mobilisations pour le climat, pour l’égalité entre les hommes et les femmes, montrent le contraire. Néanmoins, il est évident que les réseaux sociaux tendent à laisser les jeunes seul·e·s devant des flots d’informations parfois fausses. Il est indispensable de faire de l’éducation à l’image et aux médias pour que chacun·e se construise un esprit libre donc critique.

S. Vassallo : Si l’on pense à la manière dont la société fonctionne le plus souvent on peut dire que presque partout et quasi quotidiennement les enfants et les jeunes sont confrontés à des modes de fonctionnement basé sur la concurrence, l’individualisme, les divisions… L’esprit de compétition plutôt que l’esprit d’équipe ça existe à l’école, au travail… Comme si on ne pouvait réussir ou être performant qu’au détriment des autres. Inverser nos modes de pensée ne concerne pas seulement les enfants et les jeunes, mais j’espère que cette génération sera davantage en capacité de faire valoir l’esprit collectif pour trouver de nouvelles manières d’enseigner, de travailler, de penser l’avenir. On peut retrouver des prémices de ces recherches dans la littérature jeunesse.

Il est souvent considéré que lire est un acte solitaire, il y a-t-il une contradiction à évoquer la notion de « Nous » en parlant de lecture ?

S. Troussel : Toute l’action du CPLJ dirigé par Sylvie Vassallo prouve le contraire. La lecture ouvre au monde, éveille l’esprit critique, elle fait grandir. Parce qu’elle crée de l’émotion, elle rend aussi les hommes et les femmes plus sensibles aux autres. Pour tout cela, elle fait société ! Et puis, je rappelle que nous apprenons rarement à lire seul·e. Il y a toutes celles et tous ceux qui mettent des livres dans les mains des enfants : ce sont souvent les parents, mais aussi les enseignant·e·s, et les bibliothèques qui sont les lieux culturels les plus fréquentés et populaires. Bien sûr, la créativité des auteurs et autrices jeunesse rend cela possible. C’est finalement une grande communauté au service du bien-être des enfants !

S. Vassallo : Former un « nous », « des nous » n’implique pas de faire passer nos individualités au second plan. Il s’agit plutôt de créer des synergies. Ce que chacun apprend de lui-même, de l’autre avec la lecture, ne peut qu’enrichir le commun. L’intime n’efface pas le collectif, elle le nourrit. Cette année, la lecture est déclarée Grande Cause Nationale. Faire de la lecture de toutes et tous, une grande cause collective c’est justement l’occasion de prouver cela.